Quand Guett-ndar a le mal de mer

COMMUNIQUE DE PRESSE CONJOINT : La République des Valeurs et La Ligue Démocratique Debout
9 avril 2018
Contribution – Thierno Alassane Sall
16 avril 2018

« Nous avons toujours été des hommes libres, la Mer n’ayant pas limites. Paradoxalement, c’est à partir de l’Indépendance du Sénégal que la nasse dans laquelle les pécheurs de Guet Ndar sont pris a progressivement été tissée. Senghor a réduit notre liberté de mouvement en traçant la Frontière nord avec la Mauritanie à une brassée, là juste en face, abandonnant beaucoup de villages de l’autre côté. Ensuite est arrivée Wade, qui a ouvert au sud cette brèche béante qui nous prend un lourd tribut en vies. Et puis, il y a cette côte que la Mer ronge comme la lèpre détruit les organes humains. Vous voyez cette vague là-bas, me dit-il désignant une ligne de crête, Youssou Ndour avait tourné un clip à cet endroit même il y a quelques années. J’ai oublié le titre de la chanson mais j’ai un souvenir vivace de la configuration de nos maisons emportées à jamais. Pour parachever notre malheur,  La Mer est infestée de bateaux de toutes nationalités, il y a plus de chalutiers que de poisson, je te prie de me croire.».

L’homme qui parlait ainsi me racontait avec ses mots à lui une antienne que tout Guet Ndar mâche et remâche comme si elle présageait la fin d’une époque, où cette population de pêcheurs n’avait besoin d’aucun appui autre que celui de Dieu, parce que se suffisant des fruits que la mer lui donnait, la communauté ayant toujours une part des prises pour les impotents ou les démunis. Cette communauté commence à se disloquer, certains dont les habitations ont été avalées par l’océan, ayant été déplacés dans un quartier précaire de tentes au nom prophétique de Khar Yalla. En attendant donc une intervention divine, les coups de butoirs de la mer se font plus ravageurs.

Une dame me dit : « tu vois cette fenêtre que frappent certaines vagues, c’est là où je dors. Oserais-tu dormir dans cette chambre ? » me demanda-t- elle dans un éclat de rire sans appel. Je lui dis néanmoins : « Il n’y a pas de mer là où je suis né ; c’est pourquoi je ne supporte pas la clameur des vagues encore moins celle d’une mer en furie. » Un autre rire, puis elle dit : « la nuit, vers 4h, quand nos maris et nos enfants mettent leurs pirogues à la mer, nous sommes debout sur ce promontoire de gravats, décombres d’anciennes maisons, et nous prions. Nous prions que les balles des gardes côtes n’emportent pas nos hommes, que la brèche n’avale pas leurs pirogues. »

Mais la nuit dernière il n’y a pas eu de départ car le drapeau rouge flotte sur les quais, signe d’une mer déchaînée. On trouve donc de nombreux jeunes assis dans des pirogues remontées entre les habitations, à prendre du thé. Ils ont le regard triste de ces gens indomptables contre qui tout s’acharne et qui se disent que cette fois-ci les ennemis sont trop nombreux et trop félons. Les centaines pirogues arraisonnés par les garde-côtes mauritaniens qui pourrissent juste là, à côté sous leurs yeux, la frontière étant à quelques coups de pagaie ; des milliards me disent-ils car une pirogue et son équipement valant jusqu’à trente millions. Plus encore, pire encore, leurs frères, leurs compagnons de pêche tués par les balles ou engloutis par la brèche, de qui ne reviennent que les clameurs les soirs d’oisiveté quand la houle les gardent à terre. Ils sont de prime abord réticents à parler à un politicien.

Cette langue de terre, coincée entre la mer et le fleuve, est le refuge de près de 50 000 âmes, une des densités humaines les plus fortes au Monde. Un des groupes humains parmi les plus fiers aussi, qui se découvre tout d’un coup pris au piège ; « il reste une seule école debout me disent-ils, nous n’avons ni champs in usines. L’immensité de l’Océan et ses richesses nous suffisaient. Maintenant l’Océan se ferme devant nous de toutes ses côtes. Or nous ne savons pas mendier ». L’érosion côtière aidant, la nasse est en train de se refermer sur Guet Ndar.

Mais heureusement que la France est comme toujours à nos côtés, y compris pour nous sauver de nos propres turpitudes. Elle va mobiliser les moyens financiers pour refermer cette brèche que nous avons imprudemment éventrée. Sans son intervention opportune, la brèche aurait eu le temps de s’élargir encore et encore, pour le plus grand péril des pécheurs et de la ville. Faute de moyens propres au Sénégal? En vérité, la priorité était ailleurs par exemple dans la construction du Centre international Abdou Diouf, plusieurs fois le coût pour endiguer la brèche, achevé en 2014 pour le bon plaisir des hôtes du Sommet de la Francophonie.

Mais qui pour nous sauver des caprices de l’océan rendu hystérique par le dérèglement climatique, selon la version simplifiée. Car à y regarder de près, à force de bétonner nos rivages (Dakar une presqu’île sans plage), de décimer la bande de filaos qui protège notre littoral, de détruire les dunes de sable, les villes côtières comme Rufisque, Saint- Louis, Kayar… ne sont pas à l’abri de la récurrence de phénomènes exceptionnelles.

Mais cela, un Président à la recherche d’un bilan tape-à- l’œil ne s’en préoccupe que très peu.

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